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Du Goulag au charnier

Pol Pot

Pol Pot

A travers une définition du régime des Khmers rouges, par Claire Ly, Auteur de
- "Revenue de l’enfer, Quatre ans dans les camps khmers rouges" Éd. de l’Atelier, 2002.
- "Retour au Cambodge, Chemin de liberté d’une survivante des Khmers rouges" Éd. de l’Atelier, 2007

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Tout être humain aspire à vivre dans la paix, la joie et l’harmonie. Mais l’histoire de l’humanité est loin de refléter cette aspiration fondamentale. Elle est parsemée au contraire de cassures, de drames, de tragédies. Le xxe siècle reste marqué par des violences tragiques qui n’ont épargné aucune civilisation, aucune culture. 1945, fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe découvrait avec horreur l’existence des camps d’extermination de Hitler. La Shoah, terme qui veut dire anéantissement, a fait six millions de victimes parmi les juifs. Trente ans après, une autre tragédie se déclarait sur un autre continent, l’Asie. Le régime de Pol Pot a exterminé un tiers de la population khmère entre 1975 et 1979. Quinze ans après la fin du drame qu’a vécu le peuple khmer, une autre tragédie, aussi violente et aussi absurde, se déroulait sur le continent africain : 500.000 à 800.000 Rwandais Tutsi ont été massacrés d’avril à juillet 1994.
Ce rapide survol de l’histoire de l’humanité n’a pas pour but de relativiser ce qui s’est passé sous le Kampuchéa démocratique. Au contraire… Nous devons prendre conscience que la folie humaine n’a pas de frontières. Cette folie-là n’est pas réservée à une culture donnée. Elle peut se déclarer n’importe où et n’importe quand. L’humanité entière est appelée à veiller pour que cela ne se reproduise pas. Nous avons à veiller ensemble, nous Khmers avec d’autres frères et sœurs en humanité, afin que le slogan prononcé à l’ONU en 1948 soit véridique : « Plus jamais cela ! »
C’est dans cet esprit de veilleur que j’ai accepté de participer à ce colloque sur le Kampuchéa démocratique. Je voudrais simplement me poser en tant que témoin de ces années tragiques, où la vie de tout Khmer était aussi aléatoire que « la goutte d’eau sur la feuille de lotus ». Comme la plupart des Khmers, j’ai perdu beaucoup d’êtres aimés dans cette tragédie : mon père et mon mari ont été fusillés entre Battambang et Muong Ruessei ; mon frère aîné égorgé, mon frère cadet fusillé avec sa femme française. La liste est longue. Presque tous les hommes de ma famille ont été massacrés, classés comme des notables par le pouvoir politique du Kampuchéa démocratique.
Les organisateurs du colloque m’ont demandé de prendre comme sujet de partage : Bouddhisme et Religion. Je me sens vraiment très honorée par leur confiance…
J’avais vingt-neuf ans quand notre pays a basculé sous le régime des Khmers rouges. Je travaillais à l’institut national de Khmérisation (Khémarak Yean kam) en tant que directrice technique. Cet institut était sous l’autorité du ministère de l’Éducation nationale. Il s’occupait de traduire des manuels scolaires du français en khmer. En 1975, nous avions terminé de traduire tous les manuels de la classe terminale. Avant de rejoindre l’institut, j’enseignais la philosophie de 1968 à 1970. J’ai obtenu la licence en philosophie en 1968 et la licence de sciences économiques en 1970.
Comme tout Khmer, ma famille était bouddhiste. J’ai reçu une éducation spirituelle très soignée de la part de mon père. Pour moi, le bouddhisme n’était pas seulement une religion de tradition. À partir de 1968, il était une voie que j’ai choisie en connaissance de cause. Par mon travail professionnel à l’institut de Khmérisation, j’ai eu l’occasion d’approfondir ma connaissance dans l’enseignement du Bienheureux, le Bouddha. Beaucoup de mes collègues étaient des diplômés de l’institut bouddhique et nous travaillions en collaboration étroite avec Samdech Chuon Nat dans la recherche des nouveaux mots khmers pour les manuels scolaires.
J’ai pensé et je pense toujours que Bouddha montre la voie de libération à tout homme. Son enseignement permet à l’homme de traverser l’océan de souffrance pour atteindre l’autre rive où règne la sagesse.

 

Mais pourquoi cet enseignement s’est-il montré impuissant face aux atrocités des Khmers rouges ?
Question difficile mais juste… Je ne prétends pas avoir la réponse. Ce que je vais partager, ce n’est qu’une des réponses possibles. Et cette réponse prend comme point d’appui mon expérience personnelle. C’est une des qualités de la tradition bouddhique de lier toute analyse à l’expérience de vie.
Je me permets d’abord une remarque importante : aucune religion dans le monde ne peut prétendre pouvoir éradiquer la violence dans la cœur de l’homme. Les religions essaient avec beaucoup du mal de la canaliser. L’homme reste libre de choisir le mal ou le bien…
Dans notre tradition khmère, le mot « religion » se dit « sasna », enseignement moral. Cet enseignement nous montre la voie à suivre pour vivre dans la paix et la sérénité. L’enseignement du Bienheureux veut libérer l’homme de tous les liens qui le tiennent prisonnier du Samsara. Selon Bouddha, l’homme est plus grand que toutes les divinités, car seul l’homme peut atteindre le Nirvana. Tous les génies de l’eau et de terre ne sont pas plus puissants que l’homme. Ceux qui pensent que le bouddhisme a fait faillite sur la terre khmère ont certainement tort. Car le bouddhisme comme toute voie spirituelle aide l’homme à se construire dans la liberté. Il partage en quelque sorte avec le christianisme la vision de la grandeur de l’homme. À cause de cette vision même, il peut être l’objet d’instrumentalisation politique par les dictateurs.
Les Khmers rouges ont bien instrumentalisé la croyance dans le karma de la société khmère. De 1975 à 1977, combien de fois ai-je entendu les responsables khmers rouges et certains présidents des Sahakor affirmer que les victimes méritaient leur sort. C’était la façon facile et terrifiante de justifier la violence et les crimes commis : si les victimes sont responsables, il n’y a plus de criminels, plus de tortionnaires… On a ainsi manipulé le peuple. Pour pouvoir le faire, il est indispensable d’éliminer tous ceux qui peuvent l’éclairer. D’où le massacre de tous les grands maîtres spirituels bouddhistes.
Mais que dit vraiment la croyance dans le karma ?
Il est vrai que la croyance populaire khmère pense que tout ce qui arrive à l’être vivant a toujours une cause. Mais si on ne s’arrêtait qu’à cette loi de causalité, on tronquerait notre croyance bouddhiste de sa partie la plus importante spirituellement. À savoir le Brahma Vihara : Metta (Bienveillance), Karuna (Compassion), Mudita (Joie), Upekkha (Équanimité). Ces quatre sentiments incommensurables sont immortalisés par les tours à quatre faces du Bayon. Ces sentiments sont le cœur même de l’enseignement du Bouddha. Aucun bouddhiste ne peut l’ignorer. On comprend alors qu’aucune dictature ne peut tolérer ces nobles sentiments.
On instrumentalise le bouddhisme si on dit que les victimes méritent leur sort sans développer en même temps la bienveillance et la compassion envers elles. Pour voiler le Brahma Vihara dans la conscience du peuple, l’Angkar a utilisé les trois armes courantes de toute dictature du xxe siècle : le déplacement en masse de la population, la peur et la famine.
- Le déplacement de la population avait pour but de disperser tout noyau de résistance possible. Chacun de nous perdait ainsi ses points de repère. Les gens des villes avaient l’impression d’être dans un pays inconnu en arrivant à la campagne. Les gens de la campagne voyaient beaucoup de visages inconnus envahir en vingt-quatre heures leur village, leur hameau… Les uns comme les autres ne savaient plus qui étaient amis ou ennemis. C’était un déséquilibre psychologique important.
- Ce déséquilibre psychologique permettait à l’Angkar de faire naître la peur paralysante. Cette peur faisait perdre à la plupart d’entre nous la clairvoyance de notre conscience morale. Nous basculions ainsi dans l’ignorance que Bouddha qualifie de « Ak Vichea » (sans connaissance).
- La famine amplifiait jusqu’à la démesure la peur. On avait peur, car on ne pouvait plus s’appuyer sur la raison. Il était impossible de raisonner dans le bon sens quand notre corps était privé de tout. Tout Khmer de naissance sait par sa culture bouddhique que les mortifications extrêmes ne sont pas des conditions favorables pour développer la méditation et la réflexion.
Les Khmers rouges ont réussi à éradiquer pendant quatre ans, dans la conscience de certains Khmers, le bouddhisme et les autres religions, en utilisant simultanément ces trois armes redoutables. Oui, certains de nos compatriotes ont basculé dans cette politique de violence. Mais pas tous les Khmers. Certains se rappelaient encore, malgré la peur, malgré la justification caricaturale de la violence par le karma, que la compassion était une valeur importante de la société khmère. Ils l’exerçaient en cachette, souvent par des petits gestes passés inaperçus aux yeux des cadres de l’Angkar. Ces gestes constituaient des étoiles d’espoir pour beaucoup de gens comme moi, pris dans le tourbillon de la violence génocidaire du Kampuchéa démocratique. Mais ils sont autant de bribes de promesse pour une humanité digne de son nom…
Je conviens que la période du Kampuchéa démocratique ne peut être un objet de fierté pour un Khmer. Le Kampuchéa démocratique a piétiné l’humain, il a transformé certains de ses enfants en bêtes sauvages. Les quatre ans des Khmers rouges constituent une blessure difficile à guérir pour notre histoire nationale. Mais cette blessure est aussi celle de toute l’humanité. L’analyse politique, économique et sociale de cette période permet de dégager les influences étrangères dans l’idéologie et le choix de l’Angkar.
Ainsi, nous, les Khmers de naissance, n’avons pas à porter seuls la honte du Kampuchéa démocratique. Mais nous ne devons pas non plus nous déresponsabiliser de cette période tragique en attribuant uniquement sa cause à la politique étrangère des États-Unis d’Amérique, par exemple. Nous       à trouver selon la tradition bouddhique de notre pays la « voie du milieu », qui ne bascule ni dans l’irresponsabilité immature    ni dans la honte paralysante. C’est bien que la communauté internationale se mobilise pour réfléchir avec nous, les autochtones, témoins de l’époque, et leurs descendants, sur cette période sombre de l’histoire du Cambodge et de l’humanité. La communauté internationale ne doit surtout pas oublier que ce drame se passait dans une culture donnée. Elle doit faire attention à ne pas bafouer le joyau de cette culture qui est le bouddhisme pour notre pays. À mon sens, aucun travail d’analyse et de guérison ne peut être entrepris sans la mobilisation de la force spirituelle. Et j’entends par force spirituelle, la religion bien sûr, mais aussi toute pensée qui permet à l’homme de garder sa dignité et sa liberté. Pour le Cambodge, nous avons besoin des maîtres spirituels bouddhistes, de nos écrivains, nos poètes, de tous ceux qui travaillent à mettre notre peuple debout. Nous avons moins besoin des génies qui ne sont que des idoles fabriqués par l’ignorance de l’homme selon l’enseignement du Bienheureux…

 

Oui, cherchons des causes… analysons…Mais que pouvons-nous faire de ces analyses ?
Toute analyse a pour but d’ouvrir un avenir pour nous-mêmes, la génération vieillissante, pour nos enfants. Notre jeunesse a besoin que nous, les aînés, prenions notre courage à deux mains pour nous replonger dans cette période douloureuse afin de faire une analyse lucide, dépassionnée des causes possibles ou probables de l’événement khmer rouge.
Pour ouvrir l’avenir, l’analyse doit se faire dans la sérénité. Selon la loi du karma, tout effet a une cause. Cherchons donc ensemble les causes de la politique génocidaire du Kampuchéa démocratique. Mais cette recherche doit être accompagnée par les quatre sentiments incommensurables, le Brahma Vihara.
La bienveillance, la compassion de notre tradition bouddhique n’enlèvent en rien la responsabilité des auteurs des actes violents, des tortionnaires. La culpabilité des chefs khmers rouges à tous les échelons doit être mise à la connaissance du peuple khmer. Je ne dis pas cela dans le désir de me venger, de condamner ceux qui sont responsables, de près ou de loin, de la mort de mes proches et de deux millions de mes compatriotes. J’ai vécu dans ma chair le mal. Je sais par expérience jusqu’à quel point il désarçonne pour ne souhaiter à personne de faire cette expérience, même pas à des auteurs du génocide.
Je voudrais simplement donner un nom à chaque chose. Dire que le mal est mal. Cela permet à la nouvelle génération de sortir de l’ignorance, cause de toute violence, selon l’enseignement du Bouddha.
Dire clairement que la mort des deux millions de Khmers de 1975 à 1979 ne relève pas uniquement de la fatalité de la loi karmique. Dire clairement que cette mort a une cause : la folie des hommes.
Cette folie meurtrière est la concurrence des facteurs divers, politique, économique, social, humain… Notre devoir est d’analyser ces facteurs afin de les empêcher de se recombiner pour rééditer de drame de Pol Pot. Nous les analysons pour essayer de les éradiquer de la société khmère. La paix sociale et l’harmonie nationale dépendent de la capacité de chaque Khmer de s’impliquer pour promouvoir une société juste. Et une société juste requiert la nomination et la condamnation de toute crime contre l’homme, non pas dans un esprit de vengeance, mais dans un esprit de clairvoyance. Nous analysons le passé pour rebondir vers le futur à partir du présent.
Soyons des Khmers courageux et responsables, que nous soyons bouddhistes ou d’autres confessions, pour reconstruire le Cambodge à partir des éléments solides et non à partir de nos illusions ou de nos peurs.

Notre travail d’analyse a pour unique but de déraciner le mal. Nous déracinons le mal en écrivant en vérité notre histoire. Nous contribuons ainsi à faire un travail de mémoire solide qui servira de tremplin à notre jeunesse, afin qu’elle rebondisse vers un avenir meilleur…