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Les révolutionnaires khmers ont appris une idéologie venue de l'étranger (marxisme-léninisme étudié à Paris), mais l'ont adaptée, transformée selon certaines orientations de la culture khmère.
Date : 01/02/2007
Auteur : François PONCHAUD
Je ne suis pas Khmer, mais vis au Cambodge depuis plus de 41 ans. J'ai été le premier à écrire un livre dénonçant le régime khmer rouge, dès 1976. Les organisateurs du colloque m'ont demandé d'essayer d'analyser l'idéologie des Khmers rouges, et éventuellement les connivences entre la culture khmère et ce régime odieux. Entreprise difficile entre toutes. Si mes propos offensent tel ou tel d'entre vous, veuillez m'en excuser, mon seul but est d'essayer d'apporter une petite lumière pour comprendre ce qui s'est passé.
Le MARXISME
Les révolutionnaires cambodgiens ont reçu une formation à la doctrine marxiste-léniniste en France à partir de 1946. A cette époque, le parti communiste français était stalinien. Cependant, ils n'ont pas reçu de formation très profonde, la plupart d'entre eux n'ont même pas lu "Le Capital" de Karl Marx.
Vers 1966, ils ont reçu une influence du marxisme revu pas Mao Tsé Toung, qui lançait alors la révolution culturelle : on peut retrouver certaines influences chinoises : la volonté de faire une révolution rurale avant la révolution des villes et celle de l'industrie, l'encerclement des villes par les campagnes, l'analyse des classes sociales au Cambodge (la paysannerie divisée en "paysans d'en haut, du milieu et d'en bas", subdivisée encore en trois catégories), "le grand bon" (en arrière), etc.
Cependant la révolution cambodgienne diffère des révolutions russe, chinoise et vietnamienne. On peut donc penser que les révolutionnaires du Kampuchéa ont modifié et adapté l'idéologie marxiste-léniniste selon la culture khmère, comme autrefois, les gens du Founan ont modifié et adapté le bouddhisme venant d'Inde selon leur propre culture, comme cela s'est d'ailleurs produit dans tous les pays où le bouddhisme est arrivé..
Jean-Jacques Rousseau et "le Khmer originel" de Pol Pot
1) Les révolutionnaires, comme toute la jeunesse du premier Royaume du Cambodge, ont été marqués par l'influence de Jean-Jacques Rousseau, dont ils étudiaient les ouvrages au collège : l'homme est né bon, mais la société le corrompt. Ainsi donc, il convient de changer la société pour que l'homme devienne bon (la théorie du "Bon sauvage"). L'"homme originel" (Saloth Sâr a écrit un article sur "le Khmer originel") est donc bon. Les dirigeants du Kampuchéa démocratique ont appliqué cette théorie en pensant à la période d'autrefois, avant même celle d'Angkor, imaginée comme la période idyllique plus belle de toutes.
2) Depuis 1963, les révolutionnaires khmers pourchassés par Sihanouk, se sont réfugiés chez les Montagnards, du côté d'Andong Méas, dans la province de Ratanakiri. Ils ont pu voir un exemple vivant de la théorie de Jean Jacques Rousseau : ces tribus vivaient encore sur un mode très archaïque, pratiquaient le communisme ancestral en vivant de cueillette et de chasse, et observaient une morale très stricte. Ieng Sary dira plus tard : "Au contact des Montagnards, nous avons dû réapprendre tout ce que nous avions appris à Paris". D'autre part, durant cette période, les révolutionnaires khmers étaient coupés du mouvement communiste international, car tant les révolutionnaires chinois que les révolutionnaires vietnamiens ne voulaient pas que les Khmers fassent leur révolution, afin de garder le Cambodge comme base-arrière dans leur combat contre l'impérialisme au Vietnam. C'est sans doute à cette période qu'ils ont imaginée leur utopie révolutionnaire, complètement déconnectée du réel.
3) Ainsi, ces ultra-nationalistes ont voulu que le peuple khmer retourne vivre comme autrefois. Les révolutions soviétique, chinoise et vietnamienne visent l'avenir, "le grand soir"" le grand bond en avant", la révolution cambodgienne, au contraire, valorise le passé, "le peuple ancien", pur, meilleur que "le peuple nouveau". Tout ce qui est nouveau est à rejeter : les biens modernes n'ont aucune valeur. Dans cette perspective on comprend la destruction des cités modernes, avec tout le gâchis matériel que cela représente, l'abandon de l'argent pour revenir au troc ancestral, le mépris de l'ameublement moderne, le retour à la pharmacopée traditionnelle (sauf pour l'armée!), aux armes traditionnelles (selon la radio), etc. C'est d'ailleurs conforme à l'esprit des ruraux qui, généralement, en tous pays, ont le regard tourné vers le passé plus que vers l'avenir. Dans cette ligne de pensée, les habitants des villes ont l'esprit vicié, ont été corrompus par les biens matériels modernes étrangers. Ils doivent changer d'attitude et redevenir de vrais Khmers en vivant comme les habitants des forêts, des montagnes et des rizières, les "purs Khmers". Ces déplacements des habitants des villes n'est pas en premier lieu affaire de vengeance, mais d'idéologie. "la ville est mauvaise…", en défrichant, en labourant, en cultivant la rizière, les habitants des villes redeviendront des Khmers!
4) Les révolutionnaires khmers ont donné le pouvoir à des ignorants, qui avaient un bon passé révolutionnaire, qui n'étaient pas impreignés de la corruption culturelle et morale des gens des villes. Les jeunes paysans étaient sensés avoir la capacité intellectuelle de tout découvrir : devenir médecins, pilotes d'hélicoptères, inventer tous les outils nécessaires, etc. Le bon passé révolutionnaire (pravatéroup) était gage de qualification. La direction khmère rouge a installé les plus ignorants, les méprisés, les marginaux pour diriger les autres. Ceux-ci se sont vengés du mépris dont ils croyaient être l'objet par le passé.
Le soubassement hindhouiste
Pourquoi les Khmers rouges, et surtout les petits cadres ont tué tant de monde? Il y a différentes raisons, selon les périodes : avant et après 1977.
* Avant 1977 : pour les Khmers en général, "les êtres animés naissent et meurent, en tournant dans la vaste roue du Samsara" "Celui qui fait le bien, obtient le bonheur, celui qui fait le mal, obtient le malheur","Les bonnes et mauvaises actions suivent l'homme comme son ombre". Dans ces conditions l'homme souffre en fonction de son mauvais karma. La notion de personne n'existe pas à proprement parler, comme centre responsable de l'agir. L'être humain est composé d'énergies qui se chargent de positif ou de négatif en fonction des bonnes ou mauvaises actions, du Karma. L'amour et la vie sont mauvais, car origine et fruit du karma… Que l'on soit bouddhiste ou non, tout le monde pense cela instinctivement, sans réfléchir, ni pour approuver ni désapprouver, comme un donné culturel.
Les révolutionnaires ont détruit la religion bouddhique en l'accusant d'être l'opium du peuple qui a empoisonné le peuple pendant des siècles, mais dans le même temps, ils ont sélectionné certaines idées et certains slogans qu'ils ont adaptés pour exprimer leur idéologie. Par exemple : celui qui fait une faute, politique entre autres, n'a aucun moyen d'échapper à la condamnation, il n'y a pas de pardon. Celui qui fait une faute ne peut pas se changer, selon le slogan de la radio : "Ne t'avises pas à courber un sralauv, ne t'avises pas à éduquer une femme de mauvaise vie". Ceux qui ne soutiennent pas la révolution ou qui n'agissent pas selon l'Angkar, "doivent en prendre la responsabilité eux-mêmes" (mot à mot : "recevoir le faux-le juste-par soi-même") ce qui signifie un arrêt de mort, car selon le principe bouddhique "Personne ne peut ôter la faute d'autrui". D'autre part, l'Angkar sait tout, c'est elle qui fixe le bien et le mal.
Les révolutionnaires tuaient les innocents en pensant agir pour le bien de la nation, car les condamnés avaient mal agi, comme le disait Kaè Pauk quelques mois avant sa mort. Peut être pensaient-il même agir pour le bien des condamnés qui pouvaient se réincarner dans une vie meilleure. Certes, ils ne pensaient pas cela d'une façon explicite, mais cette idée pouvait être enfouie dans le subconscient collectif, selon la doctrine universellement répandue de l'enchaînement des actions et de leurs fruits (kam-phal). Il n'est pas sans intérêt de remarquer que jusqu'en 1977, les petits cadres tuaient généralement le peuple dans la forêt, dans des endroits silencieux en dehors des villages, dans la "forêt des fantômes", lieu de la réincarnation. Parfois les cadavres étaient entassés dans des grottes, qui représentent symboliquement l'appareil génital féminin source de la vie. Selon la culture khmère, la mort est une libération d'une génération avant d'en reprendre une autre.
Les gens ne sont pas des "personnes", sujets de relations, mais des êtres sans sujets (anatta), ils peuvent être donc utilisés selon le bon vouloir de l'Angkar, comme "des instruments dans les mains de l'Angkar", comme dit la radio. Angkar a le pouvoir de les tuer, de les utiliser selon son bon vouloir. L'absence de notion de personne fait très facilement le lit du matérialisme historique. Dans cette logique, les droits de l'homme sont inexistants, selon le terrible slogan : "A les garder en vie nul profit, à les faire disparaître nulle perte", ou encore : "Il vaut mieux condamner un innocent que de garder ne vie un coupable". Pour les bourreaux ou les tortionnaires, il convenait d'ailleurs d'éliminer toute idée de "personne", on ne tuait pas un père, un frère, un homme, mais un "ennemi" dépersonnalisé, que l'on supprimait pour le bien de la nation, les épouses ne devaient pas pleurer leur mari tué, car c'était un "ennemi", une non-personne, indigne de toute relation humaine.
Cette absence de notion de personne, comme centre responsable de l'agir humain, rend également impossible l'aveu des fautes, car cet aveu fait perdre la "face", c'est-à-dire l'être social que l'individu veut montrer aux autres. Il est donc très difficile d'envisager la possibilité d'une commission "vérité et réconciliation", car personne ne peut dire la vérité pour ne pas perdre la face, son être social.
* Les dirigeants du Kampuchéa démocratique ont utilisé certaines idées, inspirées de la culture khmère et du bouddhisme, en les adaptant à leur idéologie pour les rendre plus facilement compréhensibles. Par exemple, ils parlent de la "roue de la révolution" comme avatar de "la roue du Samsara "; "Aide-toi toi-même" (Khlouon opatham khlouon), réplique de "Chaque être est son propre refuge"(Khlouon ti peung khlouon). Ils parlent de "détachement" (léak ban), comme dans le bouddhisme, pour le détachement des passions, ambition ignorance, domination. Leur idéal de société est une société monacale.
* Depuis 1977, les révolutionnaires tuent selon une autre logique : celle de la guerre et de la dictature absolue. Depuis que les armées vietnamiennes ont commencé à répondre aux attaques khmères rouges pour récupérer le Kampuchéa Krom, berceau de leurs ancêtres, l'Angkar n'a de cesse que de faire disparaître tous ceux qui ont "le corps cambodgien et la tête vietnamienne". La décision est prise de faire disparaître la population des villes et de tous ceux qui sont supposés être agents des Vietnamiens, du KGB et CIA, comme autant "d'ennemis qui creusent leur trou à l'intérieur","les espions déguisés en cadres". Les révolutionnaires khmers sont persuadés que seuls les soldats à l'idéologie pure pourront vaincre les Vietnamiens, un peu comme autrefois le roi Jayavarman VII plaçait la protection de son pays dans les forces spirituelles plus que militaires.
Sur ce point, il convient d'affirmer avec la plus vive énergie, contre toute tentative révisionniste, propagande des Khmers rouges depuis 1978 : de 1975 à 1978, ce ne sont pas les troupes vietnamiennes qui ont tué le peuple cambodgien, mais bien un groupe de Khmers, à l'idéologie communiste extrémiste, qui a tué une importante partie des Khmers.
On pourrait continuer à étudier, dans ce même sens pour découvrir des connivences entre la révolution du Kampuchéa démocratique et de la culture khmère :
* L'idéologie du pouvoir des dirigeants khmers des divers régimes successifs depuis plusieurs siècles. Le dirigeant a tout pouvoir, de vie ou de mort sur ses sujets. La notion du dirigeant au service du peuple est très occidentale (peu respectée, d'ailleurs).
* Le rôle du protectorat français qui a supprimé les intermédiaires entre le pouvoir royal et le peuple.
* Une certaine tendance khmère à la mégalomanie, et à vouloir être les meilleurs en tout : Angkor la merveille du monde, la révolution a été victorieuse avant la révolution vietnamienne, la révolution khmère se vante d'avoir été plus vite et plus loin que toutes les autres révolutions, etc. Tendance sans doute avivée par le nationalisme d'un peuple marqué par une histoire douloureuse.
* Dans le plus profond du cœur des Khmers doux et paisibles se cache une violence enfouie (chez tout homme, également, mais sous un autre mode), tant dans la langage ("vay ngoap"), que dans les réactions ordinaires.
* L'habitude des armées victorieuses de vider les villes, de tuer les chefs vaincus.
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On peut dire en résumé que les révolutionnaires khmers ont appris une idéologie venue de l'étranger (marxisme-léninisme étudié à Paris), mais l'ont adaptée, transformée selon certaines orientations de la culture khmère. Les lois de justice internationale, élaborées dans un monde occidental, devraient prendre en compte ces données culturelles pour ne pas être taxées d'ingérences néocoloniales indûes dans le monde khmer. Selon ces mêmes lois internationales, d'autres grands acteurs politiques occidentaux du XXème et XXIème siècles, imbus de leur supériorité technique et militaire, mériteraient d'ailleurs une condamnation pour leurs crimes actuels et répétés contre l'humanité.




