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Le capital humain

Pol Pot

Pol Pot

La vie ne commence pas au premier souffle, ni ne s'arrête au dernier...

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         La vie ne commence pas au premier souffle ni ne s'arrête au dernier. Car nous naissons dans un monde qui a derrière lui des milliers d'années d'histoire et de civilisation. Et dans ce monde, tissés d'interdépendances complexes et inextricables, nos parents, nos grands-parents et leurs ascendants ont puisé un certain nombre d'expériences et de savoir. Ils ont forgé des convictions, créé des traditions, bâti des monuments, transformé le paysage. . . Ils ont laissé des empreintes dans l'histoire, qui à leur tour les a façonnés. En vérité, ils portaient déjà en eux tout cet héritage humain avant de rencontrer l'autre, avant de donner la vie. Et notre vie commence avec cette richesse immatérielle, accumulée de manière plus ou moins consciente depuis des générations. Puis, à notre tour nous la transmettons à nos enfants et ainsi de suite...

 

         Mais voilà, il s'est passé un accident unique dans l'histoire de 1'humanité: Kampuchéa Démocratique. Et pour le Cambodge, cette chaîne de transmission a été gravement brisée.

 

         En effet, les Khmers rouges n'ont pas fait que détruire les infrastructures ou tué les gens, ils ont surtout réduit à néant ou presque la richesse humaine de ce pays. Combien d'artistes, d'hommes de lettres, de sciences ou de technique ont-ils été anéantis? Oui, anéantis... pas tués ou assassinés. Un pont détruit peut être reconstruit en quelques années... mais que se passera-t-il lorsque  ceux qui savent le construire sont massacrés avant d'avoir eu le temps de transmettre leur savoir ? Ft encore, ceci n'est qu'un savoir technique... Mais que dire des trésors plus intrinsèques, plus intimes, qui se transmettent souvent de manière intuitive ? La passion, la sagesse, la façon d'être? de regarder le monde, de l'appréhender, de l'admirer, de l'aimer...?

 

         J'allais sur mes dix ans lorsque les Khmers rouges se sont emparés du pouvoir. Ce qui veut dire que j'avais quand même eu tout ce temps pour recueillir ce que ma famille avait à m'offrir en termes de richesse spirituelle. De ceux qui m'ont aimé, j'ai reçu mieux qu'un toit paisible ou une affection inconditionnelle. J'ai reçu l'insouciance. Non pas qu'ils étaient imprévoyants, eux, mais parce qu'ils savaient que c'était la première chose à donner à un enfant, sans pour autant oublier le courage, ni l'honneur et encore moins la loyauté.

 

         C'était avec ce capital humain que j'allais traverser le règne du Kampuchéa Démocratique.       

         L'une des valeurs que les Khmers rouges ont essayé de détruire a été celle de la famille. Et si presque tous les membres de ma famille ont péri, ils n'ont pas pour autant été anéantis, contrairement à ce que croyait Angkar. Parce qu'ils sont toujours là, symboliquement et spirituellement. Ils continuent de vivre quelque part en moi, en ce patrimoine immatériel qui m'a été transmis. Et si l'insouciance m'a quitté c'est certainement l'oeuvre du temps qui passe.

 

         Et pourtant, comme la plupart des Cambodgiens, je n'en suis pas sorti indemne. Les blessures resteront à jamais marquées dans ma chair. Elles sont désormais parties intégrantes de ma personnalité. comme autant de force que de faiblesse. Car survivre, c'est mourir un peu chaque jour, mais aussi la rage de vivre bien plus intensément, avec un certain mépris pour la mort. En vérité. une partie de moi est définitivement morte avec mes soeurs, mais en contrepoids, cette même mort refuse que la vie qui reste soit vaine. Elle doit porter leur mémoire, transmettre ce qu'elles m'ont transmis. sentir ce qu'elles auraient pu éprouver, créer, pour que leur vie ne s`arrête pas à leur dernier souffle.

 

         Ce n'est pas un tempérament nouveau, né de rien parce que Ics Khmers rouges auraient tout effacé comme ils prétendaient le faire. mais quelque chose en plus de ce qui n'a pas été brisé. Et il en résulte une autre vision sur le monde, la vie et les hommes. Un regard détaché, différent de celui que j'aurais eu si je n'avais pas à vivre avec des meurtrissures aussi prégnantes. Un regard qui me permet de vivre certains événements d'un peu plus loin, d'un peu plus haut, de prendre conscience de la singularité de cette vie de survivant.

 

         Parce que vivre est avant tout un devoir envers les victimes. survivre me pousse à créer. à laisser une trace, pour refuser que tant de vies aient été sacrifiées pour rien. Vivre c'est laisser dans le sillage de l'éternité une empreinte qu'aucune bombe, qu'aucun dictateur, qu'aucune cruauté ne saurait effacer. Ce que mes chers disparus m'ont transmis a résisté à l'enfer khmer rouge. Et une part d'eux continue de vivre en moi, leur bonheur, leur sourire, Ieur amour... autant de force qui a grandi et mûri avec le temps. Il est donc important que cet héritage perdure et se propage, au-delà des affres de la vie et de 1'Histoire, qu'il soit partagé avec eux qui peuvent y trouver bénéfice. Parce que c'est un bien qui ne s'appauvrit pas avec le partage, bien au contraire... Un lendemain meilleur se fait aujourd'hui, avec la richesse humaine accumulée jusqu`à hier.

 

         Mais ce qui est valable pour la face positive I'est également avec la face négative. Un lendemain médiocre peut également commencer aujourd'hui avec la haine et la souffrance accumulées depuis trop longtemps.

 

         Alors, à une période où mes enfants s imprègnent de mon héritage immatériel, il est des sentiments que je ne veux absolument pas leur transmettre, 1a haine, Ia rancœur et la souffrance. Ce sont les passifs les plus sinistres. les laisser passer, c'est comme de permettre à un poison pernicieux de se distiller à travers les générations. Trop souvent j'entends des phrases qui m' attristent immensément, du genre "1'Histoire est un éternel recommencement". Si cette affirmation est vraie, alors c'est que l'humanité n'a rien compris à sa propre histoire, l'a négligéé outrageusement et tourne en rond. C'est que la haine et la souffrance ont réussi à passer les barrières des générations. Elles ont répandu leur poison dans les coeurs. Et alors, on haït l'autre parce qu'il est l'autre, parce qu'il appartient au clan de ceux qui ont fait du mal,  on leur souhaiterait aussi du mal. On haït, on souffre. On souffre, on haït... sans fin.

 

         En ce qui me concerne, je veux briser ce cercle vicieux. Et le seul moyen que j'ai trouvé pour y parvenir est le pardon. Comme beaucoup, j'attends que les responsables de cette tragédie reconnaissent leurs torts et demandent publiquement pardon. Ce serait comme une sorte de délivrance. Mais à voir la tournure des choses, je ne crains que cela n'arrive pas. Certains sont déjà morts sans avoir apporté le moindre éclairage sur ce passé apocalyptique. D'autres diront qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils cherchaient à construire un monde idéal. . .

 

         Mais cela ne fait rien. Je leur pardonne quand même... Et si je pardonne, c'est parce que des fautes ont été commises. Mon attitude peut choquer. Mais je crois qu'il n'y a pas d'autre façon pour refuser ]a souffrance et à la haine. Je ne les veux pas, ni pour moi et encore moins pour mes enfants. Ceci n'a rien à voir avec la bonté, la morale, Ia religion ou je ne sais quelle empreinte culturelle. C'est seulement psychologique, peutêtre même physiologique : la haine fait souffrir. dévore l'âme et aveugle l'esprit. Mais j'ai décidé d'êtrc heureux. Parce que ce serait trahir la mémoire des victimes que de laisser le souvenir des Khmers rouges continuer à empoisonner le présent et saboter l'avenir. Le poison s'arrête ici, et je l'emporterai loin de ce monde lorsque l'heure me sera venue de partir dans le royaume du néant.

 

         Des Khmers rouges, j'ai appris que le monde n'a pas besoin de sauveur d'aucune espèce. Malgré toutes ses imperfections, il n'a pas besoin non plus qu'on le change, mais seulement d'évoluer sur une voie qui ne mène pas à l'impasse, synonyme de révolution et de violence. J'ai aussi appris qu'il n'y a pas de rêve plus meurtrier que celui d'un monde parfait, où tous seraient égaux. En vérité, ce n`est même pas de la naïveté, c'est contre nature. Parce ce que la richesse de la vie se trouve dans la diversité et la différence.

 

         En fait, avec du recul, je trouve que l'humanité a fait un mauvais rêve, non pas dans le sens du cauchemar, mais dans celui où elle aurait dû rêver beaucoup plus d'équité que d`égalité. La nuance peut ne pas sembler pertinente, mais l`équité est une notion relative alors que l'égalité est absolue. L'une est possible, l'autre un pur fantasme. Or la vie se bâtit sur du réel. Et il aura fallu des centaines de millions de mort pour arriver à ce constat. C'est cher payé, mais ce serait encore pire si nous n`en retenons aucune leçon. On ne peut pas dire "plus jamais ça", si on ne veut pas garder à l esprit que l'iniquité est source de violence, que le mal est souvent là où l'on veut l'y croire. Et il suffirait de l'oublier pour s`entendre dire que "l'Histoire est un éternel recommencement ".